Cas pratiques

Donner la parole aux acteurs du Sud pour comprendre et expliquer le Sud

Article de Marc Font paru sur Catalunya DevReporter | Traduction : Michaël Dias*

Un rapport de Human Rights Watch alertait du risque que le lancement de la mine industrielle au Karamoja (Ouganda) conduise à des atteintes aux droits de l’Homme contre les populations autochtones. Cela m’a conduit à me rendre pendant quelques jours dans cette région du nord-est du pays. Nous étions à la mi-février et cela faisait tout juste un mois que j’avais entamé une courte étape dans le pays. J’avais un peu d’information sur la région, la plus reculée et la plus pauvre d’Ouganda, habitée par un peuple de bergers nomades – les Karamojong – pour lequel les frontières avec le Kenya et le Soudan du Sud ne représentaient aucune barrière. Il me fallait des contacts pour m’y rendre et j’ai contacté le Karamoja Develoment Forum par Internet.

Les médias de Kampala, la capitale ougandaise, avaient l’habitude de présenter les Karamojong comme des gens sous-développés, arriérés et primitifs. Mais en arrivant à Moroto, la capitale du Karamoja, il devenait évident qu’il s’agissait d’un simple préjugé centraliste. Là j’ai rencontré Simon Peter Longoli, une jeune journaliste qui avait fondé le Karamoja Development Forum, un espace de débat et de revendication numérique qui regroupe plus de 3 000 personnes. Le mythe du primitivisme des Karamojong s’est écroulé d’un coup. Longoli m’a expliqué la négligence avec laquelle le gouvernement ougandais traitait son peuple, victime d’un manque perpétuel d’investissements publics et dont on ne laissait même pas choisir quel modèle de développement il devait suivre.

L’élevage, pilier du mode de vie de la population autochtone depuis la nuit des temps, était remplacé par une agriculture pour laquelle le terrain – avec une saison sèche qui dure la plus grande partie de l’année – n’était pas approprié. L’arrivée d’entreprises minières étrangères décidées à exploiter la richesse du sous-sol du Karamoja, principalement l’or et le marbre, s’était également faite sans l’approbation de la population locale. Cette dernière craignant que cela ne signifie, à court terme, la fin de l’exploitation minière artisanale, essentielle à la subsistance de milliers de familles. Grâce aux contacts que m’a donné Simon Peter Longoli, j’ai pu visiter un petit village karamojong, victime de la politique dictée depuis Kampala consistant à privilégier l’agriculture au détriment de l’élevage bovin, et interviewer pour un reportage un groupe de mineurs artisanaux qui passent des heures à chercher de l’or près de Moroto pour un simple plat de haricots.

© Marc Font

© Marc Font

Quelques semaines plus tôt j’étais allé pour la première fois à Gulu, deuxième plus grande ville du nord de l’Ouganda et capitale du pays Acholi, épicentre du conflit qui a vu s’affronter pendant deux décennies l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony et les forces armées ougandaises. Pour me situer j’ai suivi le schéma que je répéterais au Karamoja quelques semaines plus tard. J’ai commencé par m’entretenir avec un journaliste local, Moses Odokonyero, membre du Northern Uganda Media Club. En plus de m’aider à comprendre quelle était la situation actuelle d’une région qui était une zone de guerre depuis une décennie, Odokonyero m’a permis d’entrer en contact avec des organisations locales, comme le Refugee Law Project ou Information for Youth Empowerment Programme (IYEP), fondé par un ancien lieutenant de la LRA.

Rencontrer des journalistes locaux. Privilégier les contacts avec des organisations ougandaises. Lire leurs rapports et les écouter. Et, surtout, leur donner la parole. Je ne connais aucun autre moyen de faire du journalisme depuis le sud, depuis le terrain, que l’on soit dans un camp de réfugiés en Palestine, avec des indigènes en Équateur ou au nord de l’Ouganda. C’est le meilleur antidote pour échapper au paternalisme que peuvent transmettre les organisations et les voix du Nord lorsqu’elles parlent du Sud. C’est le chemin le plus court et le plus authentique pour comprendre ce qu’il se passe vraiment. Parce qu’au Sud, la meilleure source provient également, presque toujours, du Sud.

*Michaël Dias est  journaliste chez Pourpalers

2 réflexions sur “Donner la parole aux acteurs du Sud pour comprendre et expliquer le Sud

  1. Pingback: Dare voce ai soggetti del sud per capire e spiegare il Sud | Comunicare in rete per lo sviluppo

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