Cas pratiques

Le Journal International ou l’espoir d’un nouveau journalisme


nathan lautier_N&BL’ère du numérique a bouleversé les modes de consommation de l’information. Tout va vite. Très vite. Trop ? Depuis 2008, Le Journal International traite l’actualité à contre-courant. Son credo : privilégier la qualité à la quantité en prenant le temps d’étudier en profondeur des sujets internationaux dont personne ne parle. Née à Lyon, d’abord sous forme de revue étudiante, l’initiative a fait du chemin. Elle s’étend aujourd’hui sur la toile avec un minimum de
 210 000 pages vues par mois. Nathan Lautier, rédacteur en chef, assure la coordination d’un réseau d’environ 200 correspondants bénévoles dans le monde. Passionnée et optimiste, l’équipe veut croire qu’un autre journalisme est possible. Rencontre.

Par Romain Desgrand

Le rendez-vous est donné à la Maison des étudiants, un après-midi de décembre à Lyon. Dans cette ruche associative des dizaines de structures universitaires se rassemblent pour échanger, créer, partager… Pas étonnant que Le Journal International soit installé dans ces locaux : depuis sa création en 2008, son équipe a toujours été composée d’étudiants. Une fois dans les lieux, l’effervescence est palpable. L’odeur du café réchauffe l’atmosphère, quelques affiches culturelles habillent les murs et en fond de salle commune, un brainstorming bat son plein. Près des postes informatiques, on repère rapidement Nathan Lautier, pianotant derrière un Mac. Cet étudiant en troisième année de science politique à l’université Lyon 2, a rejoint le Journal International en 2013 avant de gravir les échelons et d’être promu rédacteur en chef en novembre dernier.

« Une expérience au Journal International offre une belle ligne sur le CV, explique-t-il. On pourrait faire des stages dans des grands médias mais si c’est pour parler du match de hockey du quartier, c’est moins passionnant que d’écrire sur une civilisation qui est en train de disparaître.»

Une approche complémentaire aux médias traditionnels

Le Journal International s’est bâti sur un concept alternatif aux médias de masse et aux dépêches d’agence qui se succèdent et se ressemblent, sans contextualiser l’information, ni l’expliquer. Guillaume Marron, le fondateur et aujourd’hui directeur de la publication, est parti du constat suivant : les médias abordent souvent des mêmes actualités internationales au détriment d’autres sujets condamnés aux oubliettes, mais pas inintéressants.

La ligne éditoriale repose sur trois piliers : internationalité, originalité et neutralité. Mais pas question de vivre dans une bulle et d’ignorer les grands sujets de société. Tout est une question d’angle. Exemple : quand tout le monde parle du conflit en Crimée, l’équipe choisit de se pencher sur la face cachée de la place Maïdan ou encore sur les îles Kouriles, occultées dans la plupart des médias. « Nous ne nous positionnons par comme des concurrents aux médias existants, ajoute Nathan Lautier. Nous sommes complémentaires ».

À Lyon, l’équipe de direction se compose d’une dizaine de personnes tandis que l’ensemble des 200 correspondants bénévoles s’étale aux quatre coins du globe. « Le meilleur moyen de parler de ce qui se passe à l’étranger est d’être sur place. Rien ne vaut le terrain. » Les correspondants, qui sont eux aussi majoritairement étudiants, sont les premières sources d’informations du journal. « Ils sont totalement libres dans leurs propositions de sujets. Ce qui n’est pas le cas dans toutes les rédactions aujourd’hui  ». Amérique du Nord et du Sud, Europe, Asie… Depuis 2008, Le Journal International a acquis une certaine notoriété et attire des jeunes plumes avides d’expérience. Une diversité chère au Journal International qui en fait sa principale force. « Le vitrail de la réalité exige des millions de facettes, stipule le Manifeste du site. Or le divers décroît et cela nous afflige car la harpe du monde ne peut vibrer sur une seule corde. »

Les études menées dans le cadre du projet DevReporter Network montrent que la place accordée aux sujets liés à la solidarité internationale est restreinte dans la presse rhônalpine et que très peu de témoignages des pays du sud sont rapportés. Le Journal International, lui, met un point d’honneur à donner la parole aux acteurs situés à l’étranger. « Si le correspondant n’est pas directement sur place, il décroche le téléphone pour aller chercher l’information à la source, lance Nathan Lautier. C’est essentiel. »

Reste la question de la fiabilité de l’information. Quoi qu’on en dise, le journalisme reste un métier et doit garantir une information vérifiée. Depuis que Nathan a mis les pieds au journal en juin 2013, un cas de plagiat a été observé. « Une jeune étudiante avait repris à son compte les mots d’un article du journalLe Monde », raconte-t-il. Un faux pas rare selon le rédacteur en chef qui assure qu’aujourd’hui la légitimité de cette rédaction étudiante n’est jamais remise en cause. « Nous faisons tout pour assurer des articles de qualité. Les rédacteurs sont briefés et les articles régulièrement passés au crible ».

L’édition papier en stand-by  

Si le Journal International a connu plusieurs parutions papiers diffusées dans la région lyonnaise, les grandes villes de France et même à l’étranger, seule la version en ligne perdure présentement. Le dernier magazine imprimé date de début 2014. L’équipe a notamment eu recours à une campagne de financement participatif dans le passé mais le modèle économique du Journal International reste à trouver. En attendant, toute l’énergie est concentrée sur la version en ligne. Le site Internet agrémenté d’un nouvel article par jour ne passe pas en dessous des 210 000 pages vues par mois, avec en moyenne deux articles lus par visiteur. L’article Mais qu’est-ce qu’une « Givebox », le plus consulté à ce jour, comptabilise 110 000 lectures. « Notre lecteur cible a entre 18 et 35 ans et fait partie des catégories socioprofessionnelles supérieures ou est étudiant », ajoute Nathan Lautier. Le site attire les lecteurs en France, bien sûr, mais aussi à l’étranger : Maroc, États-Unis, Chine, Ouzbékistan… Le spectre du petit journal étudiant est bien loin.

Vers une équipe salariale ?

Bien que la parution papier soit en berne, les projets ne manquent pas. Un pôle de dessins de presse pourrait voir le jour avec un site-miroir spécialement dédié aux caricatures. La traduction des articles, actuellement disponible en anglais, espagnol, portugais et allemand pourrait quant à elle s’ouvrir à l’italien. Enfin, dernier projet et pas des moindres : mettre en place une équipe salariale à Lyon. « Nous aimerions passer à un statut de journalistes professionnels et rémunérer les piges des correspondants. Il s’agit, bien sûr, d’un projet sur le long terme. »

Lorsque l’on interroge Nathan sur son avenir, il n’a pas l’ombre d’un doute : il sera journaliste. « Je ferais bien un stage dans une grande rédaction pour être sûr de ce que je ne veux pas. Pour moi le journalisme ce n’est pas traiter des sujets à la chaîne en quelques heures. Je préfère me pencher sur un article de fond en 4 jours ». Et il se prend alors à se rêver journaliste au… Journal International. C’est tout le mal qu’on lui souhaite !

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