Cas pratiques

« Femmes ici et ailleurs », un nouveau genre de magazine

Ovni dans l’univers de la presse française, Femmes ici et ailleurs propose un regard différent sur  l’actualité internationale en mettant en lumière les femmes en action dans le monde. La revue trimestrielle est éditée par une association éponyme mais son contenu est entièrement conçu par des journalistes professionnels. Pierre-Yves Ginet «  (photo)journaliste engagé » et globe-trotter, décrypte depuis plus de 15 ans la lutte des femmes dans le monde. Il nous a ouvert les portes de sa rédaction.

Par Romain Desgrand

Est-ce une énergie débordante ou une légère incapacité à tenir en place ? Lorsque l’on rencontre Pierre-Yves Ginet, on est d’abord frappé par son indéniable besoin de bouger. Assis face à nous, il s’agite sur sa chaise, se lève (une fois, deux fois, trois fois) à la recherche de magazines et de livres qu’il souhaite nous faire découvrir. On lui propose de commencer par parler de nous, il nous répond en nous présentant la revue qu’il chapeaute depuis son lancement en automne 2012.

Un brin déroutant de bon matin… Mais à y regarder de plus près, on comprend rapidement que nous avons surtout à faire à un personnage passionné. Et passionnant. Celui qui se décrit comme « (photo)journaliste engagé », explique d’ailleurs qu’il « ne pourrait jamais travailler sur un sujet qui ne l’intéresse pas ». D’abord analyste financier, il bascule dans le reportage suite à un voyage au Tibet. Les rencontres s’enchaînent et le bouleversent intimement. Comme cette survivante du génocide rwandais, torturée et violée, qui respire aujourd’hui la joie de vivre. De pays en pays, d’histoire en histoire, naît une profonde envie de donner la parole à ces femmes qui se battent dans leur quotidien et dont on ne parle jamais. Une inspiration qu’il concrétise désormais avec le magazine Femmes ici et ailleurs qui met en lumière celles qui agissent pour changer le monde.

Briser le moule

Pourquoi un magazine sur l’actualité des femmes en action ? Dans les médias, les sujets présents sont à 80 % des hommes (ndlr. chiffres de l’observatoire mondial des
fia3médias). « Sauf exception, c’est une vraie constante internationale, précise Pierre-Yves Ginet. La France est en parfaite lignée avec la moyenne mondiale. »

Les apparitions des femmes se cantonnent à des fonctions restreintes : la mère de famille, l’épouse, la fashionista, la victime… « Et quand les médias parlent de femmes agissantes, par exemple des femmes politiques, la manière dont les sujets sont traités et le ton employé laissent parfois à désirer …». Choquant ? Le constat est en réalité tristement évident. « Tout commence très tôt. Les personnages dans les livres pour enfants sont souvent stéréotypés. Petit Ours Brun apprend à lire son journal pendant que Maman fait la vaisselle. Dans les manuels scolaires, les personnalités historiques sont à 97 % des hommes », énumère Pierre-Yves Ginet. « Combien de femmes philosophes étudiées en France ? Une : Hannah Arendt. »

Forcément, ça laisse des traces… Les médias s’inscrivent dans cette logique. « Les journalistes refusent souvent d’endosser le rôle de prescripteurs de comportements. Ils ont raison : leur travail est avant tout de rapporter une information. Cependant, la manière dont cette information est relatée est souvent polluée par nos stéréotypes. Au final, on manque de justesse dans notre approche.» Pour le (photo)journaliste, la cause de toutes les violences faites aux femmes (violence conjugale, absence de mixité professionnelle…) réside dans la ténacité de ces stéréotypes. « Pour briser le moule, le meilleur moyen est le modèle. Et la presse, la télé, la radio et Internet ont bien un rôle pédagogique à jouer. C’est pourquoi nous souhaitons apporter un autre éclairage sur l’actualité ».

Une rédaction 100 % pro

fia2Femmes ici et ailleurs se présente sous la forme d’un magazine d’information grand public avec une large place accordée à l’image. Si l’association est éditrice, ce sont bien des journalistes professionnels qui produisent le contenu. Et ne dites pas à Pierre-Yves Ginet qu’il s’agit d’un magazine féminin. « Surtout pas ! », lance-t-il. « Les magazines féminins sont les diffuseurs de stéréotypes les pires qu’ils soient ». Vous n’y trouverez donc pas de tutoriels maquillage ou de conseils pour apprendre à marcher en talons aiguilles ! Par contre, on vous parlera de la Lybie, par exemple. « Lors de la révolution libyenne, les hommes avaient les armes et les femmes le reste. Et le reste, ce n’est pas seulement soigner les blessés et les nourrir. Elles ont joué un rôle primordial.» Il poursuit : «  En Syrie, qui sont les guetteurs ? Qui passent les checkpoints ? Les femmes, bien souvent. Tout comme lors de la Seconde Guerre mondiale quand elles ont endossé le rôle d’agent de liaison. »

Si le positionnement de Femmes ici et ailleurs est unique, deux autres médias en France abordent la question de la lutte des femmes  sous des angles différents : Clara magazine, revue associative et militante créée par Femmes solidaires, et Les Nouvelles NEWS, webmagazine (entreprise).

Une diffusion difficile

L’association ne le cache pas : la diffusion reste aujourd’hui complexe. Actuellement, les moyens financiers de la structure ne permettent pas de sortir la revue en kiosques. Le titre, disponible dans une centaine de librairies et surtout sur abonnement direct, vit essentiellement grâce aux expositions photographies de l’association. Pas de pubs, hormis de rares annonces institutionnelles. L’année dernière la fin de publication a même été envisagée. « Les lecteurs nous ont manifesté leur soutien en masse, ce qui nous a motivé pour poursuivre », raconte Pierre-Yves Ginet.

En 2014, le titre, initialement « Femmes en résistance » a été repensé et la maquette revue intégralement par Publicis avec à la clé, une présentation résolument plus moderne et punchy. Aujourd’hui, Femmes ici et ailleurs est diffusée à moins de 3 000 exemplaires. Pierre-Yves Ginet espère atteindre les 5 000 en fin d’année. « Un travail de fourmis est notamment mené auprès des lycées, particulièrement intéressés par notre ligne éditoriale », explique-t-il.  Si aujourd’hui la majorité du lectorat est féminin, l’équipe compte bien élargir le public touché. En admettant qu’un jour les hommes n’aient plus peur de lire un magazine comportant le mot « Femmes » dans son titre…

En septembre, un reportage photo sur l’excision devrait être publié. Les clichés noir et blanc de la Suédoise Meeri Koutaniemi n’ont presque pas été relayés dans la presse française, hormis une photo dans Libération. Trop dérangeants. « On ne veut pas juste montrer l’excision, mais aussi des femmes qui se battent et agissent. Notre objectif n’est pas de diffuser des clichés trashs juste pour faire du sensationnel. Mais si le dégueulasse à un sens… alors c’est notre métier de le montrer. »


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