Cas pratiques/Débats

« La répression n’a pas de frontière »

Photo © Anthony Micallef

Unique au monde, la Maison des Journalistes (MDJ) accueille des professionnels de l’information exilés des quatre coins du globe. Depuis sa création en 2002, elle a recueilli environ 300 journalistes forcés de fuir la répression dans leur pays. Ils trouvent ainsi refuge dans l’une des 14 chambres situées dans un bâtiment mis à disposition par la Ville de Paris. Au-delà de sa mission d’accueil, la MDJ mène des actions de sensibilisation et d’éveil à la conscience citoyenne et à la liberté d’expression. Entretien avec Darline Cothière, directrice.

Propos recueillis par Romain Desgrand

Le début de l’année 2015 a été mouvementé. Les attentats à Charlie Hebdo, les débats sur la liberté d’expression… On a d’abord envie de vous demander tout simplement : comment vous sentez-vous ?

Je suis sereine et engagée. Sereine car il ne faut pas succomber à la peur – peur de l’autre, peur de l’avenir – et à une sorte de paranoïa social. Engagée car il faut agir plus que jamais en faveur du respect des valeurs fondamentales et citoyennes. C’est ce à quoi nous nous attelons ici à la Maison des Journalistes notamment avec le programme « Renvoyé Spécial ». Cette opération, mise en place en partenariat avec le Clemi, Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information, permet aux journalistes exilés d’aller à la rencontre de jeunes lycées partout en France pour les sensibiliser à la liberté d’expression. Il ne s’agit pas d’une conférence où le journaliste dicte un savoir mais d’un témoignage vivant d’une personne qui a été victime d’intolérance et de répression. C’est un moyen humain et interactif d’aborder les problématiques en lien avec la liberté d’expression et la liberté de la presse. Depuis les attentats du mois de janvier, nous sommes incessamment sollicités. La maison des journalistes a donc plus que jamais un rôle à jouer dans l’éducation aux valeurs fondamentales et citoyennes.

Qu’est-ce qui a changé depuis les attentats et le mouvement « Je suis Charlie » ?

Le débat reste complexe entre ceux qui « sont » Charlie et ceux qui ne le « sont pas », pour des raisons diverses et variées. Nous agissons à notre niveau en mettant en avant les témoignages des personnes qui ont été victimes de groupes ou d’individus qui instrumentalisent la religion pour faire régner la terreur. Je suis convaincu que grâce à l’éducation nous pouvons éclairer les consciences et sortir les jeunes de l’égarement. Il ne faut pas sombrer. Nous devons lutter contre les amalgames et rester debout, vigilants.

Comment les journalistes de la MDJ ont vécu ces évènements ?

J’ai été touché par la vague d’émotion qui a submergé les résidents de la MDJ. Les journalistes ont vécu ces événements dramatiques comme un cauchemar. En effet, pour la plupart d’entre eux, ils ont échappé aux extrémistes et aux barbares qui utilisaient la religion pour asseoir leur pouvoir. Avec les attentats, ils ont été replongés dans cette configuration même si le cadre est différent de celui de leurs pays. Nous avons reçu des témoignages assez forts et eux-mêmes ont pris l’initiative  d’envoyer des messages de soutien à Charlie Hebdo. C’était un geste très symbolique. En effet, cette Maison a été créée sur le principe de la solidarité confraternelle. Plusieurs médias français soutiennent la MDJ. Ici, chaque chambre porte le nom d’un journal. La solidarité s’est, cette fois-ci, manifesté de la part des journalistes exilés. Le combat est le même. La répression n’a pas de frontières.

En 2014, Reporters sans Frontières a dénoncé une « régression brutale » de la liberté de la presse dans le monde. Quels genres de situations poussent les journalistes à s’exiler ? Quelles sont les zones les plus difficiles aujourd’hui dans le monde ?

Les journalistes sont souvent forcés de s’exiler parce qu’ils ont « porté la plume dans la plaie », pour citer Albert Londres. Il s’agit souvent de professionnels reconnus dans leur pays, amenés à traiter des sujets sensibles et à dire la vérité. En d’autres termes, à faire leur travail. Ils se retrouvent alors persécutés parce que les informations divulguées nuisent à l’autorité en place.

Actuellement, 7 personnes sur 15 hébergées chez nous sont des syriens. Cette nationalité figure également en majorité sur notre liste d’attente. La Lybie, le Rwanda, le Bangladesh et l’Iran sont aussi particulièrement répressifs envers les journalistes. Certains pays ne font pas parler d’eux en termes d’atteinte aux respects des droits de l’Homme, pourtant ils ne respectent pas toujours la liberté de la presse.

Une fois en France, les journalistes exilés continent-ils de traiter l’actualité de leur pays ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que l’exil est une véritable souffrance. Ces personnes n’avaient pas planifiées leur départ. Elles arrivent souvent dans l’urgence en ayant tout quitté : vie professionnelle, sociale, familiale. Elles se retrouvent du jour au lendemain dans un nouveau pays, immergées dans une culture inconnue et, parfois, confrontées à une langue qu’elles ne parlent pas. Déracinés, les journalistes exilés doivent d’abord penser à leur reconstruction et à leur avenir. Ainsi, à leur arrivée au sein de la MDJ, nous leur laissons d’abord un temps d’adaptation. Par la suite, nous les invitons à participer à nos activités et à écrire des articles pour notre journal en ligne L’œil de l’Exilé.  Certains vont ressentir le besoin d’écrire tout de suite. D’autres vont prendre le temps de panser leurs blessures et les traumatismes psychologiques et physiques qu’ils ont subis. Nous essayons de nous adapter à leur situation et de les accompagner dans la réalisation de leurs objectifs et leur projet d’insertion. Ceci passe notamment par la recherche de logement, car l’hébergement au sein de la MDJ est temporaire (6 mois en moyenne), et par la construction d’un  nouveau projet professionnel et d’une éventuelle reconversion.

Parviennent-ils à retourner vivre dans leur pays ?

Si le régime qui les a pourchassés reste au pouvoir, revenir reste compliqué et risqué. Nous avons tout de même eu deux retours symboliques : un ivoirien est rentré après la chute de Laurent Gbagbo et un tunisien après la chute de Ben Ali.

Que pensent-ils du traitement de l’information liée à leur pays dans la presse française ? Collaborent-ils avec leurs confrères français ?

Ils sont parfois surpris… En effet, les journalistes français n’ont pas toujours toutes les informations et ne saisissent pas la complexité des sujets qu’ils abordent. Nous avons déjà échangé et débattu avec des rédactions. Parfois, les journalistes exilés sont invités pour commenter et analyser l’actualité de leurs pays. Grâce à leur culture, la connaissance de leur pays et de leur région, ils apportent une plus-value et permettent de contextualiser l’information. C’est toujours enrichissant !

Il y a quelques mois, la MDJ a lancé le programme européen « Press 19 ». Pouvez-vous nous en dire plus sur cette initiative ?

« Press 19 » est nommé ainsi en référence à l’article 19 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme qui aborde la question de la liberté d’expression. Ce programme a pour objectif de sensibiliser les jeunes universitaires européens au respect des valeurs fondamentales. Dans cette optique, nous développons des partenariats dans les villes européennes avec des structures qui portent les mêmes valeurs que nous, comme par exemple le café de la presse de Turin. Nous voulons ainsi nous ouvrir à d’autres organisations pour faire entendre plus largement la voix des journalistes exilés.

www.maisondesjournalistes.org

www.loeildelexile.org

2 réflexions sur “« La répression n’a pas de frontière »

  1. Je n’arrive pas a rencontrer des journalistes au BURKINA FASO et au TOGO quand je vais dans leur pays ( novembre 2013 -octobre 2014- cette année mai 2015 )
    pour évoquer le projet de développement humain par la diffusion des cuiseurs solaires et a bois économe en partenariat avec l’association SOLIDEV.26 que je
    préside
    -effet collatéral : reforestation du pays et protection de la santé des femmes et des enfants
    J M Margaron

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