Cas pratiques

Alterasia, média non-profit pour un autre regard sur l’Asie

Portail d’informations alternatif, Alterasia propose une plongée au cœur de l’Asie du Sud-Est. Le principe : traduire et relayer l’information des médias indépendants asiatiques et de la société civile (ONG, bloggeurs…). Également agence d’information, cette association réalise des contenus et dispose d’un service de veille informative personnalisée destiné aux médias, organisations de la solidarité internationale et entreprises engagées dans le commerce international avec les pays d’Asie du Sud-Est.

Céline Boileau, présidente d’Alterasia et journaliste, revient sur la création de ce média nouvelle génération et sur sa raison d’être.

Pourquoi avoir créé Alterasia ?
Le site d’informations est né il y a 3 ans, d’un double constat. Premièrement : les pays d’Asie du Sud-Est restent peu connus de la presse « mainstream » (ndlr. presse traditionnelle) alors que la région nous est présentée comme l’eldorado de l’économie française et européenne. Deuxièmement : les voix de la mobilisation citoyenne dans ces pays en faveur des droits de l’Homme ou de l’environnement, ne parviennent pas jusqu’aux oreilles des Français.

Comme pour d’autres pays émergents, l’illusion d’une douceur de vivre et d’une croissance florissante est ainsi entretenue. Or, la région rassemble la majorité des travailleurs forcés dans le monde, ses habitants représentent près de 90 % des victimes des catastrophes naturelles, sans parler du niveau de la démocratie, de la déforestation, de la censure ou de la peine de mort…

Quels sont les objectifs de l’association ?
Son objectif est d’encourager la parole des citoyens d’Asie du Sud-Est en la rendant audible hors de leurs frontières, notamment en France. Il y a un an, nous nous sommes donc constitués en association afin de faciliter les échanges entre les acteurs d’Europe et d’Asie du Sud-Est. Une vingtaine de bénévoles, traducteurs et journalistes, traduisent ainsi en français, une quinzaine d’articles par semaine, issus de nos partenaires médias locaux. Nous facilitons donc l’accès direct à cette parole en brisant pour le lecteur la barrière de la langue.

À l’heure du web multilingue, nos traductions donnent aussi une visibilité aux médias asiatiques sur le web francophone. En renommant leurs photos ou articles, nous les référençons en français. À l’heure aussi de « l’infobésité », relayer leur parole et identifier des sources d’informations fiables pour nos lecteurs, nous paraît tout aussi pertinent que de produire des analyses. C’est aussi une manière de soutenir, en France, la diversité des médias et en Asie du Sud-Est, la liberté d’expression et d’information, tout en essayant de rendre une juste place à la parole citoyenne, dans les débats qui la concerne. En rendant compte de l’actualité citoyenne en Asie du Sud-Est, le site sensibilise enfin le public francophone au respect des droits humains et environnementaux dans ces pays.

Qu’est-ce qu’un média non-profit ? Pourquoi choisir ce modèle ?
L’un des modèles qui nous a inspiré est le modèle américain du « média non-profit ». Il s’agit de médias financés majoritairement par des dons (sous forme de mécénat). Ils produisent des enquêtes d’investigation sur des sujets au plus proche des préoccupations de leurs lecteurs, parfois à un niveau hyper-local. Ce faisant, ils remettent les compétences journalistiques au service de la population. Ce statut rappelle la vocation première, citoyenne et non commerciale, d’un média. Il permet aussi de rendre les lecteurs responsables, via un modèle participatif.

AlterAsia est né d’une initiative individuelle. Après avoir cherché un modèle de développement sous forme de coopérative, nous avons opté en 2014 pour un statut associatif : ce modèle permet d’avoir recours à du capital mixte, privé et public, y compris sous forme de subventions au moins pour la phase de lancement, le temps de tester nos propres moyens de développement. De plus, en remplaçant les actionnaires par les donateurs (dont certains disposent d’un droit de vote consultatif) qui ne peuvent récupérer leur capital, nous garantissons davantage de pérennité à l’association et au site d’informations.

Comment qualifieriez-vous l’image des pays d’Asie du Sud-Est dans les médias traditionnels français ?
LaosL’image des pays d’Asie du Sud-Est donnée par les médias traditionnels est en train de changer. Cette information est restée trop longtemps cantonnée aux rubriques « Tourisme », « Insolite » et « Économie ». Pas de sujets gênants. Dans les pages « Économie », il y est souvent question de l’eldorado indonésien, par exemple. Cela a contribué à donner une image très « lisse » de ces pays et de leur population. Cela a changé un peu après l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en avril 2013. Par sa violence, cet événement a fait la Une de la presse internationale. Les conditions de travail des ouvrières du textile au Cambodge ont ainsi reçu un écho indirect en France. Lecteurs et rédactions étaient déjà sensibilisés au sujet en France et ce focus constituait un complément d’informations.

L’Asie du Sud-Est tend aujourd’hui à occuper les pages « Politique » et « Environnement », si bien que les contrastes de la région sont plus présents à l’esprit, même si la parole de l’opposition, ou tout simplement celle des citoyens ordinaires, y est encore bien trop faible.

L’image de ces pays « exotiques », simplifiée à l’extrême, ne rend pas compte de la dynamique protestataire de la population sur place. Ni des complexités auxquelles doivent faire face, par exemple, les entrepreneurs français lorsqu’ils veulent y faire du commerce. Ce qui, au final, est dommageable aux citoyens français. Même les touristes, déjà gênés dans leur communication par la barrière de la langue, ont de quoi rester sur leur faim.

Quels rapports avez-vous avec ces médias ?
Avec les journalistes et les correspondants locaux, nous discutons, nous échangeons des informations… Certains travaillent avec nous. J’ai travaillé auparavant au sein de médias « mainstream »  et j’ai conscience des contraintes des correspondants sur place qui luttent pour placer leurs sujets… dont les rédactions françaises comprennent mal la valeur ajoutée. À l’exception de la Chine, les médias s’intéressent peu à l’Asie… Pourtant, d’après un récent rapport sénatorial, « la France possède en Asie du Sud-Est autant de ressortissants qu’en Afrique de l’Ouest et autant d’intérêts économiques qu’en Chine » !

Avez-vous des projets ?
Plein ! Actuellement, nous essayons d’identifier des sources de financement autour de quatre projets : premièrement, « ouvrir nos colonnes » aux acteurs de la société civile au sein d’un espace identifié. Deuxièmement, créer du contenu exclusif afin de fournir des points de vue qui pourraient créer un pont entre nos lecteurs et les citoyens d’Asie du Sud-Est. Troisièmement, imprimer nos dossiers thématiques pour les proposer à la vente et développer notre autofinancement. Enfin, créer un annuaire des associations de solidarité françaises qui œuvrent en Asie du Sud-Est. L’association espère ainsi les aider à s’identifier afin de partager leurs expériences et de travailler ensemble. Beaucoup de petites associations agissent en faveur des citoyens d’Asie. Trop souvent seules, elles subissent aussi parfois les mesures d’intimidation des ambassades asiatiques, y compris sur le sol français. Cela leur permettrait de travailler davantage à l’échelle régionale, ce qui est très important actuellement car l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est), en tant que marché commun, s’organise activement.

Une réflexion sur “Alterasia, média non-profit pour un autre regard sur l’Asie

  1. Pingback: Laos : l’impact du tourisme sur les minorités | Rhone-Alpes Devreporter Network

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