Débats

Journalisme africain : le poison des « per diem »

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Par Maguette Gueye (chroniqueuse Le Monde Afrique, Dakar)

Article originalement publié sur Le Monde Afrique, le 18 mai 2015

 

 

La couverture des séminaires, des ateliers, des colloques, des conférences, des symposiums et autres conférences de presse reste un genre journalistique vivace au Sénégal, comme partout en Afrique. Là où les médias occidentaux, lassés de cette actualité institutionnelle, ne consacrent plus qu’une brève ou un entrefilet à ce type de manifestations, nos médias africains publient souvent un compte rendu complet, voire un sujet de plusieurs minutes au journal télévisé.

Cet appétit des médias et des journalistes pour les comptes rendus d’événements parfois mineurs, quelle aubaine pour les ONG et projets en tout genre, qui communiquent ainsi à peu de frais ! A peu de frais ? Pas si sûr. Car chaque séminaire, chaque conférence de presse se termine par un petit rituel : la distribution dans un coin de la salle d’enveloppes aux journalistes ayant fait le déplacement, des per diem de 5 000 à 10 000 F CFA par personne. Les reporters de la TV nationale reçoivent le double. Des sommes qui, dans les comptes de l’ONG, apparaîtront pudiquement à la rubrique « remboursement de transport ».

A la différence des per diem prévus pour les participants « civils » du séminaire, ceux qui s’expriment devant la salle, les per diem pour les journalistes ont la fâcheuse caractéristique d’être un budget extensible, dont on ne connaît pas le montant à l’avance : viennent ceux qui ont été conviés, comme le régiment de ceux qui ne l’ont pas été.

« Patron, tu peux me lubrifier un peu ? »

Faut-il vraiment payer les journalistes pour qu’ils fassent leur métier, c’est-à-dire recueillir l’information pour la relayer au grand public ? A l’école, on nous inculque comme mantra : « informer juste et vrai ». Puis-je informer juste et vrai sur une conférence ou une manifestation à la fin de laquelle j’ai reçu de l’argent pour rembourser de prétendus « frais de transport » ?

Dans d’autres pays d’Afrique, le per diem s’appelle « gombo », du nom de cette plante africaine gélatineuse qui épaissit les soupes et les ragoûts. Comme s’il s’agissait de graisser la patte des porteurs d’information. D’ailleurs, j’ai entendu qu’au Congo, pour demander un per diem, mes confrères disaient : « Dis, patron, tu peux me lubrifier un peu ? »

Certaines organisations aiment rameuter le plus de « journalistes » possibles, croyant que plus la salle sera pleine, mieux l’opinion sera informée. Et ne rechignent pas à distribuer les per diem, pour s’assurer que leur message sera diffusé. C’est seulement lorsqu’elles font leur « média monitoring » et rassemblent les coupures de presse qu’elles comprenne1nt que seule une poignée de « journalistes » présents à la manifestation ont relayé l’information.

Au Sénégal, tout le monde est journaliste. Plus les jours passent, plus on voit de nouvelles têtes dans le milieu. Ils se disent très bien formés. Dans quelles écoles ? Allez savoir… Ils écrivent pour la plupart dans la presse en ligne, d’où le surnom : « le point net ». Demandez aux responsables de la communication des ONG ou de n’importe quelle structure le calvaire que représentent les per diem. Tous peinent à comprendre pourquoi un journaliste, avec toute l’éthique, la déontologie qu’il est censé avoir appris durant sa formation, se comporte ainsi.

On a même fini par les surnommer les « charognards ». L’un d’eux, un jour, a voulu me tabasser parce que je ne distribuais pas de per diem dans un événement que j’organisais. C’est eux qui sont responsables du respect disparu pour notre profession au Sénégal – et en Afrique. Ils sont aux aguets des annonces et communiqués publiés chaque jour sur l’onglet agenda du site Internet de l’Agence de presse sénégalaise (APS). Ils ne ratent pas les ateliers organisés dans les grands hôtels. La plupart d’entre eux ne sont pas titulaires de la carte de presse.

Ils se pavanent des fois avec un magazine sous le bras, organe auquel ils se prévalent d’appartenir. Ils savent distinguer les manifestations où ils recevront un per diem et les ateliers ou rencontres où ils n’auront rien du tout, comme ceux des organisations des Nations unies ou de l’USAID, qui ont totalement renoncé aux per diem pour n’accueillir que les journalistes qui ont un intérêt éditorial effectif pour le contenu de la manifestation.

Peu de médias appliquent la convention

Comment distinguer les vrais journalistes des « perdiem.net » ? Je n’ai pas la moindre intention de donner des leçons sur le métier. Je ne fais pas le procès de mes confrères et consœurs, dans une profession où le salaire minimum, selon la convention collective, est de 86 875 francs CFA (soit 134 euros), mais où bien peu de médias appliquent cette convention.

Je partage seulement le cri du cœur de tous ceux qui déplorent aujourd’hui cette situation. Qui pourra y mettre un terme ? Le Syndicat des professionnels de l’information et de la communication ? Les patrons de presse qui sous-paient leurs employés et leurs pigistes ? Les ONG qui craignent de disparaître du paysage médiatique s’ils ne paient pas ? Les journalistes dans un soudain sursaut de conscience ? Les lecteurs et téléspectateurs qui vont finir par se sentir grugés ?

2 réflexions sur “Journalisme africain : le poison des « per diem »

  1. Loin de me surprendre, cette chronique me conforte dans ma position. C’est l’une des tristes réalités dans le milieu journalistique guinéen que j’ai toujours dénoncé et condamné, à chaque fois que j’en avais l’occasion. Mais je ne savais pas que c’est une gangrène qui a fini par toucher la totalité des pays Africains.

    En Guinée la plupart des journalistes sont partagés entre le choix de vivre dignement en se contentant de leurs salaires, souvent médiocres, ou de piétiner leurs dignités en choppant les « per diem ». Le plus souvent par tous les moyens (harcèlement des organisateurs de séminaires, interpellation de ministres ou autres personnalités… ou en s’invitant à tout événement tout simplement). En Guinée, il existait même un réseau de journalistes spécialistes de cette pratique. Drôle de hasard, ils n’étaient, pour la plupart, pas passés par une école de journalisme.

    C’est vraiment triste et dommage comme réalité .Peut être que la solution viendrait de l’adoption effective de la convention collective des journalistes africains, aujourd’hui soit non appliquée, soit totalement désuète.Cela permettra, à mon avis, de mettre tous les hommes de médias dans de meilleures conditions socioprofessionnelles. Mais ça c’est une autre histoire.

    Bien Cordialement,
    Aicha (journaliste guinéenne)

  2. Pratiquant un peu les évènements et les media en Afrique de l’Ouest, je confirme que lorsque l’on souhaite une couverture TV d’un évènement, il est souvent nécessaire de défrayer les journalistes qui la réalisent, que ce soit des chaines privées ou la radiotélévision nationale.

    Toutefois, le constat que je fais n’est pas tout à fait celui de l’article en question, les montants étant discutés à l’avance et faisant l’objet d’une facturation. Il y a des abus j’en suis d’accord, mais généraliser me semble un peu rapide, même sous la plume d’une journaliste sénégalaise.

    Pour éviter une lecture un peu «simpliste » cela serait bien de contrebalancer ce type d’article avec :
    – Les témoignages des journalistes africains qui font vivre une presse indépendante (le républicain au Mali, le JJ au Faso (sans pub), la Croix au Bénin, la semaine africaine au Congo…)
    – Les analyses et/ou témoignages sur les journalistes européens, américains et autres :
    o « embedded » qui ont fait leurs reportages depuis les positions américaines ou françaises, ou depuis le territoire israélien sans pouvoir se rendre sur les lieux du conflit
    o dont les reportages sont réalisés avec en contrepartie des petits cadeaux, séjours exotiques et autres restaurants…
    o dont les journaux mélangent allègrement publireportage, publicité déguisée pour des marques et articles de fond…

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