Cas pratiques

« Si on connaît l’autre, c’est possible de penser un autre monde »

courrierÀ Genève, le quotidien Le Courrier publie depuis 20 ans une rubrique « Solidarité Internationale ». Financée par la Fédération Genevoise de Coopération (FGC), elle bouscule les principes de la presse locale et défend un projet d’information ouvert sur le monde. Benito Perez, journaliste pour Le Courrier depuis 1997, a accepté de répondre à nos questions sur la vie du journal et de la rubrique.

Par Romain Desgrand

Une rubrique « Solidarité Internationale » dans un journal de presse locale ? Autant vous dire que nous avons été surpris. Depuis le lancement du projet DevReporter Network, c’est la même rengaine : la majorité des journalistes de presse rhônalpine que nous avons rencontrée affirment que les sujets liés au développement, à la coopération et aux pays du Sud sont très éloignés de la ligne éditoriale de leur rédaction et des lois de proximité de leur profession. Et lorsqu’ils sont traités, c’est principalement via l’angle local (ex : le projet d’une ONG de la région), sans donner la voix du Sud et expliquer le contexte du pays (lire l’étude menée eu début de projet en Rhône-Alpes, sur le traitement médiatique de la solidarité internationale).

C’est lors de l’événement DevReporter Network « Médias et ONG, mode d’emploi », organisé le 11 juin dernier par la Cité de la Solidarité Internationale à Annemasse que nous avons fait la connaissance de Benito Perez*.

Pourquoi avoir créé une rubrique « Solidarité Internationale » ?

Tout est parti d’un constat : Le Courrier prétend informer « autrement ». S’il nous était impossible d’avoir notre propre rubrique internationale par manque de moyens, nous ne pouvions pas non plus nous contenter de reprendre les pages internationales de La Liberté sans y apporter notre différence (lire encadré ci-dessous). L’une des spécificités du journal est de s’intéresser aux questions sociales, d’inégalités, de mondialisation… Cela nous a amené à créer une rubrique sur les pays du Sud, les inégalités internationales, le commerce mondiale, etc. Nous avons alors sollicité la Fédération de coopération genevoise (FCG) qui regroupe une soixantaine d’ONG actives. Cette structure fait le lien entre les associations et les pouvoirs publics et a également comme rôle de faire du plaidoyer. Elle a accepté de soutenir Le Courrier pour que les sujets liés à la solidarité internationale soient traités. Ainsi, la Fédération a cherché un bailleur de fonds prêt à investir pour créer une page par semaine d’ « actualité du Sud ». La Ville de Genève, qui mène elle-même des actions de coopération, s’est alors engagée. Le succès de la rubrique nous a conduit à passer à deux pages par semaine (ndlr. Aujourd’hui, la rubrique représente environ une centaine de pages par an). Cela fait désormais 20 ans que nous recevons une subvention de la Ville à travers la Fédération afin de financer une partie du budget de la rubrique, Le Courrier rajoutant la différence.

La Fédération impacte-t-elle les contenus de la rubrique?

C’est un travail journalistique tout à fait indépendant du monde associatif. Les articles ne sont pas des commandes de la Fédération. C’est l’une des grandes chances que nous avons : la FCG a toujours respecté notre indépendance et notre déontologie. Elle n’a jamais cherché à imposer des sujets et nous n’avons jamais reçu de pressions suite à la publication d’articles. Nous rencontrons plutôt des problèmes avec certains politiques. Plusieurs partis sont très critiques vis-à-vis de la coopération et du développement. Notre lecture du monde affirmée et tournée vers les questions sociales peut parfois égratigner l’univers des multinationales et des banques sur lequel la Suisse est largement basée. Nous nous sommes fait quelques ennemis. La FGC, elle-même, reçoit des pressions de politiques qui leur reprochent de nous financer.

Comment amenez-vous les lecteurs de la presse locale à s’intéresser aux problématiques mondiales ?

C’est une question compliquée… Je vais répondre par une boutade ! Le Courrier, c’est avant tout, un journal de journalistes. On fait le journal que l’on aime, que l’on a envie de faire et que l’on pense être utile. Ensuite, tout l’enjeu est de convaincre suffisamment  le lecteur.

J’exagère un peu car avant de choisir un sujet, nous nous demandons tout même s’il va intéresser le lecteur. Mais ce qui va nous décider dans nos choix c’est d’abord notre regard politique et notre déontologie. Est-ce que ce sujet est d’intérêt public ou pas ? Peut-il permettre  de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons ?

C’est aussi un pari sur les lecteurs. Quand la rubrique « Solidarité Internationale » est née il y a 20 ans, ce n’était pas du tout sûr que les gens aiment. C’est normal : on s’intéresse plus facilement à ce qui se passe en bas de chez soi que dans un pays très lointain dont on ne comprend pas très bien comment il fonctionne. Nous avons offert une certaine lecture du monde en espérant que l’on nous suive. Aujourd’hui, on constate que c’est l’une des rubriques les plus appréciée. C’est souvent grâce à elle que lecteur choisit Le Courrier car il ne la trouvera pas ailleurs. C’est une spécificité, une marque du Courrier.

Recherchez-vous toujours une accroche locale pour parler de solidarité internationale ?

Pas nécessairement. Il est vrai qu’à Genève, nous avons la chance d’avoir l’ONU et une pléthore d’ONG. La vie de la solidarité internationale est très active. Il y a beaucoup de passage et une grande richesse d’évènements. C’est une source d’informations et de rencontres importante. Cependant, nous ne cherchons pas forcément un ancrage local à nos sujets internationaux.

Captiver l’intention du lecteur reste une bataille quotidienne. Encore tout à l’heure, je discutais avec le rédacteur en chef de la place à accorder à un sujet sur la Birmanie. Cette enquête intéressante revient sur l’assassinat d’un journaliste birman et montre que la justice tente d’étouffer l’affaire. C’est assez révélateur d’une démocratisation encore largement déficitaire à quelques semaines des élections législatives. Pour nous c’est un sujet important. Mais va-t-il intéresser notre lecteur ? Peut-on le publier en « Focus » comme sujet fort du jour ? La question est légitime. Nous avons finalement fait le choix de le mettre en avant justement pour que l’on pense que c’est important et qu’a priori les lecteurs ne vont pas accrocher. On fait ce choix pour susciter leur curiosité, les alerter et les amener vers des sujets qu’ils n’ont pas forcément l’habitude de lire.

On entend souvent dire que tel ou tel sujet n’intéressera pas le lecteur. Mais a-t-on au moins essayé ? Quand on ne connaît pas un contexte, c’est évident que l’on ne se sera pas intéressé ! C’est la responsabilité des journalistes de contextualiser les faits.

Comment voyez-vous l’avenir du journal ?

L’ensemble de la presse payante est sur le ballant. La nouvelle génération pense de plus en plus que l’information c’est l’immédiateté et le flux, alors que nous sommes dans une logique d’analyse, de sélection et de médiation. On essaie de faire le lien entre le lecteur et les actualités qui peuvent partir dans tous les sens. Qu’est-ce qui fait qu’une info est intéressante ? C’est une vaste question. Nous essayons d’avoir une lecture de ce monde et de la transmettre pour le rendre plus compréhensible, plus palpable aux lecteurs. L’actualité d’aujourd’hui se déverse tel un flux d’information gratuites, souvent attaché à l’événementiel. Elle s’intéresse de moins en moins au sens des choses. Comment un petit journal comme le nôtre va résister à cette transformation rapide ? C’est difficile de répondre. Nous allons certainement devoir nous repenser, nous réorganiser. Pour être honnête,  je ne suis pas très optimiste. L’année dernière l’agence de presse Info Sud a disparu. Celle-ci tentait de montrer une autre réalité du sud dans les grands journaux à travers un réseau de pigistes dans le monde. C’est le témoignage d’une presse qui se referme, qui se contente de sujets people et de dépêches d’agence pour expliquer le monde et qui se désintéresse des trois quart de la population de la planète.

Mais ça vaut la peine de se battre. C’est fondamental. L’une des raisons pour laquelle nous sommes dans une logique de  renfermement c’est qu’on ne sait pas que le voisin pense comme nous, qu’il a les mêmes problèmes. On ne sait pas qu’il se bat avec les mêmes valeurs que nous. On le voit comme un concurrent, un animal étrange que l’on a de la peine à cadrer alors que l’on devrait le voir tel notre semblable : un citoyen et un travailleur. Si on connait l’autre, c’est possible de penser un autre monde, un monde de solidarité. Pour nous, ce travail d’intermédiation entre le Sud et le Nord est décisif dans la construction de notre monde.

 

Le Courrier en résumé

 Le Courrier est aujourd’hui le dernier quotidien à être imprimé à Genève même. Journal d’opinion, il se défini comme « humaniste et progressiste », « engagé, mais non partisan ». Le titre vit grâce à ses 8800 abonnés. Les recettes publicitaires ne correspondent qu’à environ 15 % des financements.

Diffusé sur le canton de Genève et le canton de Vaux, son audience du journal est d’environ 20 000 lecteurs  quotidiens, 40 000 lecteurs réguliers et 100 000 lecteurs occasionnels. La rédaction s’organise autour d’une vingtaine de journalistes. D’autres titres comme La Liberté, l’un des derniers quotidiens indépendants de suisse romand, fournit une partie des contenus.

 

*L’interview a été réalisé en octobre 2015, plusieurs mois après l’événement « Médias et ONG, mode d’emploi »

Découvrez la rubrique « Solidarité Internationale » en ligne http://www.lecourrier.ch/international/solidarite

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