Débats

Médias du sud : un partenariat négligé mais non négligeable

David TilusOrganisée en novembre dernier dans le cadre des États Généraux de l’action humanitaire internationale à Grenoble, la table ronde « Médias du Sud : un partenariat négligé mais non négligeable » avait pour objectif  de mettre en avant les enjeux et les améliorations possibles du rôle des médias du « Sud » et de leurs liens avec les  acteurs de la solidarité internationale du développement. Journaliste et président d’une ONG en Haïti, David Tilus comptait parmi les intervenants. Critique et provocateur, il nous livre ici un extrait de sa réflexion en prenant l’exemple de son pays.

J’ai deux casquettes, la première de journaliste, la seconde de président du Groupe d’Action Francophone pour l’Environnement (GAFE). Le GAFE est une ONG haïtienne spécialisée en développement local et en éducation relative à l’environnement. Depuis 2003, le GAFE milite pour la décentralisation en Haïti et la responsabilisation des acteurs locaux, notamment les élus locaux. En 12 ans d’expériences sur le terrain et après un tremblement de terre, je porte un regard très critique sur l’intervention de certains opérateurs du « développement » et de l’urgence en Haïti ainsi que du traitement médiatique qui leur est réservé. Loin de moi l’idée de lancer ici une polémique (quoique !) mais au moins de susciter des questionnements de votre part.

Je souhaite avec vous questionner les pratiques de certains opérateurs d’une part et des médias locaux d’autre part. Je dénonce les dérives d’un système basé sûrement sur de bonnes intentions mais qui provoque sur le terrain des déséquilibres profonds sur les plans économique, environnemental, social et culturel.

Passons en revue les médias haïtiens

Le quotidien le plus ancien d’Haïti, le journal Le Nouvelliste, est imprimé à 10.000 exemplaires, pour une population de 10 à 12 millions d’habitants. Ce média est le plus prestigieux d’Haïti. Il est une institution. Si une organisation souhaite être vue des bailleurs de fonds, des services consulaires et diplomatiques, des organisations internationales et des politiciens, il faut publier dans Le Nouvelliste. Vous comprenez également que ce ne sont pas les abonnements qui font vivre le journal mais la vente de publicité et d’encarts. Ce n’est donc pas un média pour tous.

Les radios sont les médias préférés des Haïtiens. Désormais, avec les téléphones modernes, les Haïtiens sont à l’écoute 24h/24h. Dans la rue, ils marchent, le téléphone collé à l’oreille. Sans faire de publicité, citons parmi les plus écoutées : radio Caraïbes, Quiskeya, Vision 2000, Ginen… Elles ont toutes leurs émissions phare. Cependant, elles sont des entreprises privées et donc elles ont des choix à faire en termes d’évènements à couvrir. Par ailleurs, elles ont, pour certaines, des rayons de diffusion discontinus. Par exemple, en arrivant à Saint-Marc, dans l’Artibonite, on perd le signal de radio Caraïbes.

J’ouvre une petite parenthèse pour le cas particulier de RFI. En septembre dernier, sur le Village Alternatiba de Paris, la journaliste de RFI était impressionnée et très enthousiasmée par l’organisation d’un Village en Haïti. Pourtant, en Haïti, la correspondante de RFI n’a pas jugé utile de couvrir l’évènement. Au sein d’un même média, une information sera traitée différemment dépendamment de la personnalité et des centres d’intérêt d’un journaliste.

Les médias alternatifs comme médialternatif sont alternatifs dans le fait qu’ils diffusent sur Internet. Mais, pas de connexion, pas d’information. Et Internet reste un média élitiste (il faut savoir lire, avoir accès à une connexion…).

Restent les radios communautaires, à travers le réseau SAKS. Elles sont au plus près des auditeurs et de leurs préoccupations. Elles sont les yeux et les oreilles des territoires, même les plus reculés. Par contre leur rayonnement est limité.

Parlons maintenant des opérateurs

Les services des journalistes haïtiens ne sont pas gratuits. Ainsi il se crée un déséquilibre entre les opérateurs dépendamment de plusieurs facteurs dont :

  • La taille de l’organisation : une ONG locale aura plus de difficultés à mobiliser les journalistes qu’une organisation internationale,
  • Les moyens dont dispose l’organisation (budget, réseaux, personnes ressources…) : Une organisation aux faibles moyens aura plus de difficultés à mobiliser les journalistes,
  • La notoriété de l’organisation : Plus une organisation est connue et/ou reconnue plus il lui sera facile de mobiliser les journalistes,
  • Le leadership du responsable de l’organisation : Un dirigeant charismatique aura plus de facilité à mobiliser les journalistes qu’un responsable timide,
  • Le lieu : Une activité organisée à l’autre bout du pays doit revêtir un caractère exceptionnel pour pouvoir espérer mobiliser les journalistes,
  • Le contexte : En ce moment en Haïti l’actualité est principalement politique du fait de l’organisation des élections. De ce fait les journalistes sont plus réticents à s’éloigner de la capitale et même des sites d’influence comme le CEP (ndlr. Conseil Electoral Provisoire) ou le Palais National,
  • Les avantages proposés : une organisation capable de proposer des avantages en nature (week-end au bord de la mer…) ou en espèces à des journalistes s’offrira plus facilement leurs faveurs,
  • Le choix des médias : une organisation qui veut de la visibilité et communiquer doit choisir les médias les plus consultés. Cela a un coût, contrairement à des médias plus modestes mais à plus faible impact,

Notez bien que je n’ai pas parlé de la qualité des projets à mettre en lumière ! Pour être plus explicite et provocateur, une petite organisation sans moyen mais qui fait du bon travail ne peut pas rivaliser avec une organisation qui dispose d’un bureau de communication et de ressources même si ses résultats sur le terrain sont discutables.

Souvent, lors d’une activité, les journalistes reçoivent un communiqué de presse, un dossier de presse où ils piochent les éléments pour rédiger leur article. Ils ne restent jamais très longtemps sur place. Ils prennent 2/3 images, font quelques interviews mais ne questionnent pas le pourquoi, le comment de l’activité. Ainsi les articles sont parfois superficiels et dictés par le commanditaire.

C’est dans ce même ordre d’idée que je pense qu’il est fondamental de bien distinguer visibilité et communication.

En quoi les médias des pays d’intervention peuvent-être des relais de l’action des ONG?

En Haïti, il s’est développé un climat de méfiance vis-à-vis de l’action des ONG, surtout après le tremblement de terre et surtout envers les ONG internationales.

Pour être des relais de l’action des ONG, encore faut-il que les journalistes haïtiens soient formés et aptes à décrypter le jeu des acteurs en présence, étant donné que les actions des ONG ne sont pas gratuites. Par ailleurs, en Haïti, il n’y a pas de journalisme d’investigation, capable de décortiquer un projet, de sa genèse à sa mise en œuvre.

Pour être des relais de l’action des ONG, encore faut-il que les dirigeants des médias haïtiens soient indépendants dans le traitement de l’information. Pour exemple : les 16 et 17 octobre derniers, le GAFE a organisé le SEUL Village Alternatiba qui s’est déroulé en dehors de l’Europe. Ce vaste mouvement citoyen a une portée d’envergure puisqu’environ 111 villages ont réuni plus de 506 451 citoyens. À la veille de la COP21, le Village qui s’est déroulé à Kenscoff était sans égal. Et bien, malgré nos démarches, les médias ne se sont pas déplacés.

Pourquoi ? Le GAFE n’avait pas de budget presse ? Le sujet ne passionne pas ? La proximité des élections ? La distance ?

Une action d’une telle ampleur aurait mérité une large couverture médiatique étant donnés les enjeux du changement climatique pour Haïti, étant donné le faible calendrier pré-COP21, étant donnée l’ampleur du mouvement en Europe…

Pour être des relais de l’action des ONG, encore faut-il que les journalistes haïtiens soient critiques et ne prennent pas pour argent comptant ce qui leur est communiqué et prémâché par les opérateurs. Il est temps d’abandonner l’ère de la visibilité pour l’ère de la propagation des bonnes pratiques.

[…]

Dans quelles mesures ces médias sont-ils des sources d’informations indispensables mais sous-exploitées dans la mise en œuvre de l’action humanitaire?

Le marché du « développement » et de l’urgence est très concurrentiel. Oui, j’ai bien dit marché (au risque de vous choquer). Les opérateurs sont en compétition pour les financements, compétition d’autant plus agressive que les sources de financements ne tarissent. Il faut toujours faire vite pour présenter le document à temps car les délais peuvent être parfois très courts. Du coup, pas le temps de faire de diagnostic, ni d’enquête de terrain. D’ailleurs certains opérateurs internationaux débarquent en Haïti avec leurs projets tout ficelés. C’est seulement a posteriori, le budget en mains, qu’ils réfléchissent à la mise en œuvre !

En Haïti, comme ailleurs, il est extrêmement important de savoir où on met les pieds avant d’agir. La stratégie des acteurs est fondamentale. La encore, cela demande du temps pour comprendre les enjeux des uns et des autres. Ce temps si précieux…

La langue : même si Haïti a deux langues officielles, les informations se transmettent naturellement en créole. Sans maîtrise de la langue, certaines informations ne seront pas accessibles.

Pour conclure, je pense que les médias haïtiens ont un rôle fondamental à jouer pour le développement des territoires. Tout autant qu’ils devraient être le relai des bonnes pratiques, j’estime qu’ils devraient dénoncer les mauvais projets.

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